Tenir 10 secondes sur une jambe : le test neurologique que les cardiologues veulent ajouter à vos bilans de santé

Je pose souvent une question à mes clients lors du premier bilan. Pas sur leur alimentation. Pas sur leur programme d'entraînement. Je leur demande de lever un pied du sol et de tenir dix secondes. La plupart sourient. Certains lèvent les yeux au ciel. Ils pensent que c'est une mise en jambes, une formalité avant les vraies évaluations. Ce n'en est pas une.

Théo Czapla

6/3/20267 min read

1. L'étude qui a changé la médecine du sport

En juin 2022, le British Journal of Sports Medicine publie les résultats d'une étude internationale conduite par le Dr Claudio Gil Araujo, médecin du sport à la clinique CLINIMEX de Rio de Janeiro, en collaboration avec des chercheurs de Finlande, du Royaume-Uni, des États-Unis et d'Australie.

Le protocole est simple : 1 702 adultes âgés de 51 à 75 ans. Un seul test. Se tenir en équilibre sur une jambe, les yeux ouverts, pendant dix secondes. Résultat binaire : réussite ou échec.

Les participants ont ensuite été suivis pendant une médiane de sept ans.

Les chiffres sont frappants. Parmi ceux qui ont réussi le test, 4,6 % sont décédés au cours du suivi. Parmi ceux qui ont échoué : 17,5 %. Après ajustement pour l'âge, le sexe, l'IMC et les comorbidités maladies cardiaques, hypertension, diabète l'incapacité à tenir dix secondes sur une jambe était associée à un risque de décès toutes causes confondues 84 % plus élevé au cours des dix années suivantes.

Un sur cinq des participants a échoué au test. Ce n'est pas une anomalie rare.

2. Pourquoi l'équilibre dit autant sur votre santé globale

L'équilibre n'est pas une capacité isolée. C'est le produit visible d'un système nerveux central qui fonctionne ou qui commence à dysfonctionner.

Tenir sur une jambe mobilise simultanément trois systèmes :

Le système vestibulaire. L'oreille interne détecte les variations d'orientation de la tête et envoie des signaux correctifs au cerveau. Les études anatomiques montrent que le nombre de neurones dans les noyaux vestibulaires diminue d'environ 3 % par décennie à partir de 40 ans. Des structures qui dégénèrent silencieusement, décennie après décennie, sans symptôme apparent au quotidien.

Le système proprioceptif. Des capteurs logés dans vos muscles, tendons et articulations informent en temps réel votre cerveau de la position de chaque segment corporel dans l'espace. Des travaux publiés en 2025 dans Experimental Physiology confirment qu'un déclin rapide de la sensibilité proprioceptive s'amorce dès 60 ans, avec des conséquences directes sur la stabilité posturale, et que ce déclin précède la dégénérescence musculaire elle-même.

Le système neuromusculaire. La réponse motrice aux signaux d'équilibre dépend de la vitesse et de la précision des contractions musculaires, notamment des muscles de la cheville et du bas de la jambe. Un système neuromusculaire vieilli répond plus lentement, avec moins de précision.

L'équilibre unipodal est donc un test composite. Il révèle simultanément l'état de votre système nerveux central, de votre intégration sensorielle et de votre capacité motrice réactive. Difficile de trouver un marqueur plus dense en informations biologiques.

3. Le mécanisme : de l'équilibre à la mortalité

On comprend intuitivement que l'équilibre et les chutes sont liés. Mais pourquoi une mauvaise balance prédit-elle la mort par maladies cardiovasculaires, par cancer, toutes causes confondues ?

Le chercheur principal de l'étude, le Dr Araujo, avance une hypothèse robuste : le mauvais équilibre est un marqueur de fragilité systémique. Ce n'est pas l'équilibre lui-même qui tue c'est ce que le mauvais équilibre révèle sur l'état général de l'organisme.

Une personne incapable de tenir dix secondes sur une jambe à 60 ans présente, avec une probabilité significativement plus élevée, une combinaison de : masse musculaire diminuée, intégration sensorielle dégradée, vitesse de traitement neurologique ralentie, et souvent des comorbidités métaboliques silencieuses. Cet ensemble constitue ce que la gériatrie appelle la fragilité un état de vulnérabilité biologique aux agressions extérieures et aux décompensations en cascade.

Il y a aussi un mécanisme direct et concret : la chute. Les données épidémiologiques sont connues et documentées. La mortalité à un an après une fracture de hanche dépasse 16 % en population générale, et peut dépasser 20 à 28 % selon les cohortes et les comorbidités associées. Une chute à 70 ans n'est pas un accident anodin c'est un événement dont beaucoup ne reviennent pas à leur niveau de fonctionnement antérieur, et dont une fraction substantielle ne reviennent pas du tout.

L'équilibre est la première ligne de défense contre ce risque.

4. Ce que les chiffres ne disent pas : la singularité de l'équilibre

L'étude BJSM 2022 met en lumière quelque chose de biologiquement remarquable.

La plupart des composantes de la condition physique force musculaire, capacité aérobie, flexibilité déclinent progressivement et linéairement dès la trentaine. L'équilibre se comporte différemment. Il reste relativement préservé jusqu'à la cinquantaine, puis se dégrade de façon brusque et accélérée à partir de la soixantaine.

C'est précisément pour cette raison que le test est si informatif : une chute soudaine de l'équilibre entre 55 et 65 ans n'est pas le reflet d'un vieillissement ordinaire. C'est un signal que plusieurs systèmes biologiques entrent simultanément en défaillance un signal que les bilans classiques (tension artérielle, glycémie, bilan lipidique) ne captent pas.

Le Dr Kunutsor, co-auteur de l'étude et chercheur à l'Université de Bristol, résume la position du groupe : le test d'équilibre sur une jambe fournit une information pronostique additionnelle au-delà des données démographiques, anthropométriques et cliniques standard. Autrement dit, il dit quelque chose que votre médecin ne sait pas encore sur vous.

5. Les normes par âge : où vous situez-vous ?

Le test standard : se tenir debout, lever un pied en posant son cou-de-pied derrière le mollet de la jambe d'appui, bras le long du corps, regard fixé droit devant. Chronométrer jusqu'à ce que le pied levé touche le sol ou que vous deviez vous rattraper.

Les données normatives issues de la littérature scientifique indiquent les performances attendues chez des adultes en bonne santé, yeux ouverts :

  • Moins de 40 ans : 45 secondes

  • 40 à 49 ans : 42 secondes

  • 50 à 59 ans : 41 secondes

  • 60 à 69 ans : 32 secondes

  • 70 à 79 ans : 22 secondes

L'étude BJSM utilise un seuil binaire de 10 secondes, car c'est à ce niveau que la valeur prédictive de mortalité devient statistiquement significative. Si vous avez entre 50 et 65 ans et que vous ne tenez pas 10 secondes, vous faites partie du groupe à surveiller.

Si vous avez 55 ans et que vous tenez 15 secondes mais pas 40, ce n'est pas rassurant pour autant : la trajectoire de déclin importe autant que la valeur absolue.

6. Déconstruire l'idée reçue : "j'ai toujours été maladroit"

L'équilibre est souvent perçu comme un trait inné on l'a ou on ne l'a pas. Cette représentation est biologiquement inexacte.

Une revue systématique et méta-analyse publiée dans Sports Medicine confirme que l'entraînement à l'équilibre améliore significativement les performances d'équilibre statique et dynamique chez les adultes âgés en bonne santé. Des travaux de neurophysiologie conduits à la Vrije Universiteit d'Amsterdam montrent qu'une seule séance de 30 minutes d'entraînement à l'équilibre améliore la robustesse posturale de 33 % chez des adultes de plus de 65 ans. Après dix séances, l'amélioration des performances en équilibre monopodal non perturbé atteint 18 à 19 %.

L'équilibre n'est pas câblé une fois pour toutes. C'est une compétence neuromusculaire entraînable, récupérable, et maintenue par la pratique.

7. Votre plan d'action

La bonne nouvelle tient en une phrase du Dr Araujo lui-même : se tenir sur chaque jambe 10 secondes, changer de côté, répéter deux fois juste avant d'ouvrir la porte d'entrée le matin pourrait suffire à amorcer des adaptations utiles.

C'est la version minimaliste. La version efficace demande un peu plus de structure.

Commencer par le sol. Intégrer des exercices proprioceptifs simples : équilibre monopodal les yeux ouverts, puis fermés ; marcher en ligne droite talon-pointe ; se lever d'une chaise sans les mains. L'objectif initial : tenir 30 secondes par jambe, yeux ouverts, sans compensation.

Progresser vers l'instabilité. Un coussin de proprioception, une surface de mousse, ou simplement fermer les yeux en station unipodal multiplient l'intensité du stimulus neurologique. Ce n'est pas un gadget c'est le même principe que l'entraînement à l'instabilité utilisé en rééducation fonctionnelle après les entorses de cheville.

Renforcer ce qui supporte l'équilibre. Les muscles de la cheville et du pied (tibial antérieur, soléaire, fibulaires), les quadriceps, les muscles fessiers. Un programme de renforcement musculaire global améliore l'équilibre comme sous-produit, même sans exercices spécifiques de balance. Les deux se potentialisent.

La fréquence prime sur l'intensité. Trois à cinq minutes d'équilibre quotidien valent davantage qu'une séance hebdomadaire de trente minutes. L'adaptation neuromusculaire se construit par la répétition fréquente des stimuli.

Conclusion : dix secondes pour savoir où vous en êtes

Il y a quelque chose de déconcertant à l'idée qu'un test aussi élémentaire lever un pied du sol et compter jusqu'à dix condense autant d'informations biologiques. Pas d'appareil. Pas de bilan sanguin. Pas de rendez-vous.

Et pourtant, les données d'une cohorte de 1 702 personnes suivies sur sept ans, publiées dans l'une des revues de médecine du sport les plus citées au monde, disent exactement cela : la capacité à tenir dix secondes sur une jambe à 60 ans est un prédicteur indépendant de survie.

Ce n'est pas mystérieux. C'est de la neurophysiologie appliquée. L'équilibre est le signal de sortie de plusieurs systèmes biologiques qui vieillissent ensemble et parfois se dégradent ensemble.

La question n'est pas de savoir si ce test est valide. Elle est de savoir ce que vous allez faire avec ce qu'il révèle.

Commencez ce soir. Enlevez une chaussure. Levez un pied.

Comptez.

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